Les dégâts de la suppression du prix unique du livre :
le cas d’école britannique

Au cours du débat parlementaire sur la Loi de Modernisation Economique, deux députés UMP ont déposé un amendement qui remet en cause la loi Lang sur le prix unique du livre en ramenant à 1 an le délai obligatoire à respecter avant de pouvoir solder une nouveauté. L’argument est que le prix des livres étant trop élevé, cela entraînerait un phénomène massif d’invendus qui finissent au pilon.

Peu après la tentative de faire passer en France deux amendements attaquant la loi sur le prix unique du livre (par les députés Dionys du Séjour et Kert), il est intéressant de sonder les effets d’une telle régression sur un pays voisin, le Royaume Uni, qui a supprimé, en 1997, l’accord interprofessionnel sur le prix unique du livre (Net Book Agreement) qui datait de 1900.

On donnera donc ici quelques éléments sur l’impact de cette libéralisation des prix sur la librairie indépendante outre-Manche ces dernières années, tirés principalement du magazine hebdomadaire des libraires anglais The Bookseller.

L’association des libraires anglais Booksellers Association fait ainsi état que le nombre des librairies indépendantes est passé de 1 894 (en 1995) à 1 424 (en 2007)([1]) soit une disparition de 25 %. Certaines régions comme l’Écosse (5 millions d’habitants) semblent particulièrement touchées : il ne reste plus qu’une seule librairie indépendante à Elgin([2]) ; et aucune à Glasgow ou à Édimbourg, villes de plus de 500 000 habitants.

Des chaînes spécialisées comme Waterstone’s (qui vient de racheter la chaîne Ottakar’s), WH Smith, Borders, Blackwell (équivalents de nos FNAC, Virgin, Cultura, etc.) se partagent le marché du livre avec Amazon (pour l’internet) et les supermarchés comme Tesco, ASDA, etc. ([3]) (équivalents de nos Espace Culturel Leclerc, Auchan, etc.). Les librairies indépendantes représentent aujourd’hui 9,1 % du marché du livre au Royaume Uni ([4]). (En France la part de marché des libraires indépendants est, grâce à la loi sur le prix unique, de 41 % à 47 % selon les instituts SOFRES, IPSOS et GFK).

Les prix des livres étant libres, la concurrence que font subir les chaînes spécialisées, Amazon et les supermarchés aux librairies indépendantes est terrible([5]). Bien sûr les librairies ayant des charges beaucoup plus contraignantes financièrement que les chaînes, Amazon et les supermarchés, ne peuvent rivaliser au niveau des prix. Les librairies indépendantes vendent en moyenne les livres £8,91 soit £2,00 de plus que les chaînes([6]) (plus de 29 % plus cher que les chaînes). Il semble que les écarts soient particulièrement importants sur les nouveautés et un peu moins sur les livres de fond. Pour survivre, bon nombre de librairies indépendantes sont obligées, au détriment de leur vocation de passeurs de textes, de se diversifier en vendant en plus d’autres produits (cartes postales, cadeaux, etc.) ou en proposant des consommations à boire…

Pour tordre le cou aux arguments démagogiques avancés par des lobbies, selon lesquels le consommateur y gagnerait au niveau de son pouvoir d’achat, les faits sont, même là, accablants puisque de 1995 à aujourd’hui le prix du livre au Royaume Uni a augmenté de 49,6 % alors que le coût général de la vie y augmentait deux fois moins (27,6 %).

Sur la même période, en France, on observait l’effet exactement inverse : le prix du livre y augmentait deux fois moins que le coût général de la vie.

Pour ce qui est des éditeurs, et surtout des éditeurs indépendants, ils voient leurs débouchés disparaître, à mesure que les librairies indépendantes disparaissent, dans le même temps qu’ils subissent une pression de plus en plus grande des chaînes internet ou spécialisées, de plus en plus monopolistiques, qui imposent des remises jusqu’à 60 %. (Alors qu’en France, elles se situent entre 30 et 40 %).

À ce rythme-là, gageons qu’il ne faudra guère de temps pour que la patrie de Shakespeare se transforme définitivement en un désert culturel piloté exclusivement par des gestionnaires de chaînes et d’hypermarchés, des lobbies d’actionnaires acquis au nouvel impératif catégorique de la concurrence libre et non faussée. Puisse ce cas d’école repoussant, néanmoins contribuer à la nécessaire résistance en France face aux attaques scélérates sur la loi sur le prix unique du livre, en soutien d’un réseau de librairies indépendantes déjà considérablement touché par la prolifération des chaînes et des hypermarchés et sans lequel une édition indépendante exigeante serait condamnée et avec elle la libre circulation des idées et des œuvres de l’esprit non faussée par… la concurrence libre et non faussée.

Edmond Janssen, Editions DELGA
Secrétaire de L'Autre LIVRE (article paru dans L’Autre Lettre, septembre 2008).

 

[1] The Bookseller, 18 janvier 2008, p. 7.

[2] Sundayherald, 21 janvier 2008.

[3] Voir graphique page suivante (The Bookseller).

[4] The Bookseller, 29 février 2008, p. 3.

[5] Voir tableau page suivante (The Bookseller, 21 janvier 2005).

[6] The Bookseller, 29 février 2008, p. 3.

 

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