Un écrivain expérimente la publication chez FeedbooksLes sites marchands invitent le visiteur à acheter un texte de littérature numérique après l'accroche sur un début de lecture gratuite. Cela freine la diffusion et frustre l’internaute dont le porte-monnaie électronique se trouve sollicité en permanence. Feedbooks propose le chargement de textes sous forme de petits ebooks gratuits… en attendant les gros payants. Jean-Jacques Nuel, l’auteur de La Revue, Mode d’emploi donne ici son point d'auteur-utilisateur. Au cours de l'été 2008, j'ai mis en ligne sur la plateforme Feedbooks deux textes courts précédemment publiés en revues, sous forme de petits ebooks téléchargeables gratuitement. Je poursuis cette expérience en publiant chaque mois un nouveau texte. Précisons que Feedbooks (www.feedbooks.com), créé par deux Français (Loïc Roussel et Hadrien Gardeur) entièrement en anglais pour avoir d'emblée une dimension et un public internationaux, est une plateforme de téléchargement et de publication universelle, c'est-à-dire compatible avec tous les types de formats de fichiers et de terminaux de papier électronique et téléphones mobiles existants. En utilisant Feedbooks, le lecteur peut télécharger ou publier du contenu e-paper qu'il lira sur son PC, ou son Kindle, Sony-Reader, iRex, iPhone... Plusieurs milliers de livres classiques sont ainsi proposés, comme des textes originaux de nouveaux auteurs qui voient là une nouvelle forme de publication. Ces dernières semaines, l’outil de publication de Feedbooks s’est grandement amélioré, et mes premières réserves (on ne pouvait reproduire l'italique et le gras que par des balises html, ce qui n'est pas évident pour le néophyte) sont aujourd’hui tombées pour la plupart. Le site offre désormais un véritable outil de publication, comme on en trouve sur les blogs, avec les fonctions de base (gras, italique, souligné, alignement à droite, centré…), mais aussi d’autres plus évoluées (caractères spéciaux, espace insécable, gomme de formatage…) On a aussi maintenant la possibilité de placer des couvertures personnalisées, ce qui donne un attrait supplémentaire aux textes. Des web-lecteurs en nombre… si l’auteur s’investit Concernant la diffusion, j’ai pu relever plus de 1000 téléchargements en quelques trois mois sur mes cinq textes (dont plus de 300 pour La nouvelle), ce qui est plutôt appréciable. Certains auteurs de langue française présents sur Feedbooks depuis plus d’un an ( Thomas Desmond, Irène Delse) comptent plus de 1000 téléchargements par texte. Un résultat très enviable, d’autant plus que les statistiques sont fiables et les chiffres « nets » : la procédure de téléchargement reste un acte volontaire, une « commande de texte » (même si elle est gratuite en l’occurrence), alors que les statistiques des blogs ou des sites reflètent souvent les passages hasardeux des internautes sur les pages web. Mais pour parvenir à un minimum d'audience, l’auteur doit participer à la diffusion. Comme l’indique Hadrien Gardeur : « Globalement, que ce soit quand on diffuse sa vidéo sur Youtube, ses photos sur Flickr ou ses chansons sur Myspace, le principe reste le même. Celui de la communication « many to many » : il appartient à l’auteur de pousser en avant la diffusion de son œuvre et il ne faut pas compter sur la plateforme de diffusion en elle-même pour avoir du succès. Bien sûr, si on apparaît en première page d’un de ces sites, on est porté par leur fréquentation, mais il faut une impulsion initiale que seul l’auteur peut donner à son œuvre. » Une campagne de signalement de mes textes par mails, et un usage de mes deux réseaux sociaux Myspace et Facebook, m'ont aidé à bien démarrer. Au-delà de ces opérations ponctuelles, la régularité des téléchargements prouve qu'il y a un véritable public pour Feedbooks, lieu de passage pour de nouveaux usagers en quête de fichiers numériques à lire sur leurs nouveaux supports. Le lecteur japonais plébiscite la lecture numérique Bien des lecteurs refusent encore le format numérique, revendiquant leur fidélité au papier, mais les supports physique et virtuel ne sont pas en concurrence, les deux vont coexister et correspondent à des usages ou à des moments de lecture différents. L’arrivée de nouveaux formats comme l’ePub, qu’on peut lire entre autres sur l’iPhone, via le logiciel Stanza, va générer de nouvelles pratiques de lecture. S’il est préférable (en tout cas, pour ceux de ma génération) de lire un bon livre « à l’ancienne » dans son intérieur douillet, il peut s’avérer plus pratique, debout dans un RER bondé, de lire sur un lecteur électronique ou sur l’écran de son téléphone portable, comme on le constate à Tokyo. Dans un article du Monde, signé Karyn Poupée, on apprend que 25 millions de Japonais ont ainsi lu le roman Koizora (« Ciel d’amour ») avant même sa mise en place en librairie. Koizora est en fait un des premiers best-sellers de l’ère numérique, un « keitai shosetsu », un roman sur portable, téléchargé et lu sur un téléphone portable. Loin d'atteindre de tels scores, la plateforme Feedbooks peut cependant afficher 28 000 livres distribués chaque jour et un million de fichiers au format ePub téléchargés. A terme, la vente en parallèle de textes numériques L’un des objectifs de Feedbooks, annonce Gardeur, est de permettre dans quelques mois aux auteurs de vendre aussi des textes numériques : « Un espace de vente en ligne ne viendra en aucun cas remplacer un espace gratuit, je vois les deux comme complémentaires. On peut ainsi implémenter un système de recommandation qui indiquera qu’un auteur dont on a lu les nouvelles gratuites vient de publier un roman cette fois-ci payant. » Cette expérience vaudra d'être tentée. A l’instar de certains interprètes qui laissent en téléchargement gratuit des parties d’un album qui fait lui-même l’objet d’une vente, je n’exclus pas pour ma part de laisser de courts textes en ligne gratuitement et de proposer en même temps des textes plus vastes, inédits ou édités devenus introuvables (romans, recueils de nouvelles…) en téléchargement payant. En quelques mois, l’outil de publication Feedbooks s’est perfectionné, tandis que la fréquentation augmentait régulièrement. Je crois plus en Feedbooks, destiné à un nouveau lectorat adepte de nouveaux supports, qu'aux solutions mixtes qui existaient jusqu'à présent (Manuscrit, Publibook, Lulu...) et qui permettent vente de fichiers numériques et impression à la demande. Le public du numérique se soucie peu d'une impression papier ; inversement, le public resté fidèle au livre traditionnel veut de vrais livres mais pas de fichier. Reste à savoir si les lecteurs qui téléchargent ces textes gratuits seront prêts à débourser quelques euros pour lire des véritables recueils ou romans numériques quand Feedbooks offrira un espace de vente en ligne. Cette plateforme devrait connaître dans un proche avenir un double développement aux conséquences assez contradictoires pour l’auteur : une forte augmentation des téléchargements et la croissance d’un nouveau lectorat du numérique mais, dans le même temps, un afflux d’auteurs de niveau très inégal, ce qui risque de noyer tous les textes dans une masse énorme et indistincte. Jean-Jacques Nuel (décembre 2008)
© Jean-Jacques Nuel (décembre 2008) |